Une première dans l’histoire judiciaire américaine
Début mai 2025, un tribunal a été le théâtre d’une scène inédite dans le monde judiciaire. Trois ans après sa mort lors d’une altercation routière, Chris Pelkey, 37 ans, est apparu sur un écran pour livrer sa déclaration de victime face à son meurtrier, Gabriel Horcasitas. Une résurrection numérique rendue possible grâce à l’intelligence artificielle, et qui interroge autant qu’elle fascine.
Lors de cette audience, le visage et la voix recréés de Chris se sont adressés directement à l’accusé : « À Gabriel Horcasitas, l’homme qui m’a tiré dessus… C’est dommage que nous nous soyons rencontrés ce jour-là dans de telles circonstances. Je crois au pardon et à un Dieu qui pardonne. »
La vidéo, longue de quatre minutes, se termine par un message presque léger : « Bon, je vais aller pêcher maintenant. Je vous aime tous. À bientôt de l’autre côté. »
Une conclusion qui a surpris l’assistance et illustré à la fois la singularité et la charge émotionnelle de ce moment.
Comment un mort a repris la parole ?
L’initiative revient à Stacey Wales, la sœur de Chris. Après l’annulation du premier procès en 2023 pour vice de procédure, elle devait prononcer une déclaration au nom de son frère lors du second jugement. Mais un obstacle demeurait : Stacey confiait avoir la sensation d’entendre son frère lui dire qu’il pardonnerait à son meurtrier. Elle voulait que ce message soit exprimé en son nom, et pas uniquement par elle.
Aidée de son mari, elle a collecté des vidéos, des enregistrements audio et des photos de Chris. Elle a même contacté des proches, d’anciens camarades d’école, des amis et des frères d’armes avec qui Chris avait servi en Irak et en Afghanistan, afin d’affiner la fidélité du portrait numérique.
Le résultat : un avatar réaliste, coiffé d’une casquette de baseball, barbe rousse fournie, qui a délivré un message cohérent avec la personnalité de Chris, connu pour sa foi et son esprit conciliant.
Une réaction contrastée dans la salle d’audience
Le juge, visiblement impressionné par l’initiative, a salué l’usage de l’IA, soulignant qu’il y percevait un message de pardon sincère malgré la colère légitime de la famille.
Gabriel Horcasitas a finalement été condamné à dix ans et demi de prison pour homicide involontaire – une peine qui, selon la sœur de la victime, aurait été influencée par la vidéo.
Mais cette innovation soulève des interrogations : la victime n’a jamais prononcé ces mots. Peut-on vraiment parler de sincérité quand les phrases sont écrites par un proche et générées par une machine ?
Un débat éthique et juridique brûlant
Pour certains experts, cette première judiciaire est une avancée symbolique qui peut aider les familles dans leur processus de deuil. Pour d’autres, elle ouvre une boîte de Pandore :
- Quel degré de fidélité garantir ? Comme le souligne Derek Leben, professeur d’éthique à Carnegie Mellon : « Toutes les utilisations de l’IA ne respecteront pas forcément les souhaits de la victime. »
- Quelle valeur juridique accorder ? Pour l’instant, la vidéo n’a pas été présentée comme une preuve, mais comme un élément émotionnel dans la phase de condamnation. Cela limite donc son impact légal – mais pas son poids psychologique.
La Cour suprême d’Arizona a d’ailleurs annoncé la création d’un comité pour encadrer l’usage de ces technologies dans les procès. Objectif : éviter les dérives, entre deepfakes judiciaires et manipulations émotionnelles.
Et en France ? Vers des audiences “augmentées” ?
En France, la justice utilise déjà des outils numériques pour accélérer les procédures, mais cette situation ne s’est jamais présentée. L’idée de faire parler un défunt par IA n’est encadrée par aucune législation et poserait, comme aux États-Unis, des questions juridiques et philosophiques majeures. Introduire une reconstitution par IA impliquerait de déterminer la valeur légale d’un message qui n’a jamais été prononcé par la personne réelle. La France pourrait, à terme, être confrontée aux mêmes débats que les États-Unis, surtout si les technologies de clonage vocal et vidéo deviennent accessibles au grand public. Une éventualité qui relance la question : jusqu’où la justice peut-elle aller pour donner une voix aux victimes ?
Juliette Pons
Master 2 Cyberjustice 2024/2025
Sources :
