You are currently viewing L’affaire Jean Pormanove : quand le live devient un défi pour la justice

Le décès en direct du streameur Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven, survenu en août 2025 sur la plateforme Kick, a provoqué un choc inédit. Ce drame, suivi en direct par des milliers d’internautes, met en lumière certaines zones grises et interroge la responsabilité des streameurs, des plateformes, des spectateurs et des régulateurs.

 

Un parcours qui vire au drame

Jean Pormanove, 46 ans, s’était d’abord fait connaître sur TikTok en 2022 avant de migrer vers Twitch, puis Kick. Ses directs, d’abord centrés sur le jeu vidéo, avaient progressivement dérivé vers des séances d’humiliations et de violences orchestrées avec deux autres streameurs, Naruto (Owen Cenazandotti) et Safine (Hamadi).

Les scènes — gifles, jets d’urine, tirs de paintball, enfermements — étaient retransmises sans filtre devant 15 000 spectateurs. Certains faisaient des dons pour « commander » des actes, générant plusieurs milliers d’euros par mois. Jean Pormanove affirmait toucher environ 6 000 € mensuels.

Le 12ᵉ jour d’un direct ininterrompu lui a été fatal. L’autopsie n’a pas conclu à l’intervention d’un tiers mais des analyses toxicologiques sont encore en cours.

 

Streameurs et consentement : un faux débat

Naruto et Safine sont soupçonnés de violences volontaires en réunion sur personnes vulnérables et de diffusion d’images d’infractions. Une enquête avait été ouverte dès décembre 2024 dans laquelle ils avaient été brièvement placés en garde à vue en janvier 2025.

Ils invoquent aujourd’hui le consentement de Pormanove et le caractère « humoristique » des séquences. Mais en droit français et européen, nul ne peut consentir à des atteintes à son intégrité physique : l’indisponibilité du corps humain rend ce consentement sans effet. La vulnérabilité des victimes — Pormanove et un autre participant placé sous curatelle — pourrait même constituer une circonstance aggravante. La justice devra déterminer si ces violences étaient réelles ou mises en scène.

 

Spectateurs payants et complicité potentielle

Les spectateurs qui ont financé certains actes pourraient être poursuivis pour complicité de violences par provocation ou financement. Reste la difficulté d’identifier des milliers d’internautes dispersés, même si des adresses IP peuvent être retracées.

 

Kick, entre hébergeur et diffuseur

Kick, lancée en 2022 en Australie, s’est imposée par un modèle très favorable aux créateurs (95 % des revenus reversés) et une modération permissive.

En principe, un hébergeur n’est responsable que s’il ne retire pas promptement un contenu illicite après notification. Mais le Digital Services Act (DSA), en vigueur depuis février 2024, impose de nouvelles obligations : mécanismes de signalement, rapports de modération, coopération judiciaire.

Kick n’a désigné de représentant légal dans l’UE qu’après le drame, le 20 août 2025. Le parquet de Paris enquête désormais pour « fourniture en bande organisée de plateforme en ligne illicite », une infraction pouvant valoir jusqu’à dix ans de prison et un million d’euros d’amende. La ministre chargée de l’intelligence artificielle et du numérique de France, Clara Chappaz, a aussi annoncé une action en justice pour manquement à la loi sur la confiance dans l’économie numérique.

 

Régulateurs sous le feu des critiques

L’Arcom et la plateforme PHAROS avaient été alertées bien avant le décès par des associations et des médias. Mais leur action, jugée lente et entravée, a suscité des critiques.

L’Arcom n’a pas le pouvoir d’ordonner seule le retrait ou le blocage d’un contenu hors cas précis ; elle doit saisir un juge. Plus largement, l’affaire met en évidence le manque de moyens humains et techniques pour enquêter efficacement dans l’espace numérique, notamment à l’international.

 

Un miroir tendu à notre société

Au-delà du choc moral, l’affaire Pormanove révèle une marchandisation du voyeurisme et de la violence en ligne. Elle pose une question simple : comment appliquer effectivement des lois déjà existantes mais peu outillées face à l’échelle et à la vitesse du numérique ?

 

Quelles pistes pour l’avenir du droit du numérique ?

  • Renforcer les moyens : donner aux autorités judiciaires et régulateurs les ressources humaines et techniques pour agir rapidement.
  • Former les magistrats et enquêteurs aux spécificités du droit numérique.
  • Coopérer au niveau européen pour éviter le « forum shopping » des plateformes et assurer l’application du DSA.
  • Aider le public à reconnaître et signaler les violences en ligne.
  • Clarifier et simplifier les pouvoirs des régulateurs en cas d’atteinte grave à la dignité humaine.

 

L’affaire Jean Pormanove n’invite pas à crier au « Far West numérique », mais à appliquer réellement le droit existant avec des moyens et une détermination proportionnés. Les enquêtes en cours devront établir les responsabilités, mais le signal est clair : la dignité humaine doit rester protégée, même et surtout en direct.

 

Sources : 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/08/26/mort-du-streameur-jean-pormanove-le-parquet-de-paris-ouvre-une-enquete-les-pratiques-de-la-plateforme-kick_6635714_3224.html

https://www.uggc.com/laffaire-du-streamer-jean-pormanove-une-sombre-affaire-francaise/

https://www.youtube.com/watch?v=BsyPB9ydSEc

 

Siryne Mrabti 

Master 2 Cyberjustice 2024/2025



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