You are currently viewing La plateformisation des contenus sexuels en ligne : émancipation ou exploitation ?

Fondée en 2016, la plateforme OnlyFans comptait déjà, en 2024, près de 210 millions d’utilisateurs pour plus de 2,1 millions de créateurs de contenus. Ce modèle repose sur l’accès à des photos et vidéos, le plus souvent à caractère sexuel, réservé à un public restreint, moyennant un abonnement payant. OnlyFans incarne aujourd’hui l’une des expressions les plus emblématiques de la plateformisation des contenus sexuels en ligne, où la monétisation de l’intimité devient une pratique banalisée et structurée par des logiques de marché.

Loin de constituer un nouveau paradigme, ces prestations virtuelles s’inscrivent dans une logique ancienne de marchandisation du corps. Tout comme les plateformes sociales privées telles que OnlyFans, le caming repose sur des performances sexuelles en direct, au cours desquelles camgirls et camboys interagissent avec les spectateurs contre rémunération. Deux formats distincts, mais un principe commun : fournir, dans un cadre marchand, un contenu explicite ou fantasmé, qu’il soit destiné à un public élargi ou à un cercle restreint.

Romantiser la capitalisation sur l’intimité au nom de la liberté d’entreprendre constitue ainsi l’un des moteurs de ces modèles économiques qui se présentent comme affranchis de toute pratique proxénète. Pourtant, une analyse approfondie de ces segments de l’industrie du sexe révèle de nombreuses similitudes avec les mécanismes classiques d’exploitation des êtres humains. Plus encore, ces plateformes offrent de nouveaux moyens de recruter, d’assujettir et d’exploiter des victimes, parmi lesquelles un nombre croissant de personnes mineures.

 

Liberté d’entreprendre ou asservissement d’êtres humains ?

En France, la monétisation de contenus sexuels, y compris lorsqu’ils sont réalisés en direct pour un spectateur unique qui demande explicitement certains actes, ne relève pas de la qualification juridique de prostitution. En l’absence de contact physique, de telles pratiques ne permettent pas d’incriminer, d’une part, la consommation de ce contenu par les clients au sens des articles 225-12-1 et suivants du Code pénal, ni, d’autre part, les actes de proxénétisme visés aux articles 225-5 et suivants du même code (Crim., 18 mai 2022).

A contrario, la liberté individuelle et celle d’entreprendre sont invoquées pour justifier la marchandisation virtuelle du corps. Toutefois, la légitimation de telles pratiques au nom de la jouissance des libertés fondamentales interroge lorsqu’elle s’applique à des situations proches de l’exploitation. Les Cahiers de la Fondation Scelles (2023) décrivent ainsi le caming comme une activité pouvant reproduire les schémas traditionnels de domination et de contrôle. En Roumanie, près de 5 000 studios d’enregistrement, parfois appelés livecam mansions, fournissent aux camgirls le matériel nécessaire, en contrepartie de règles strictes : horaires minimaux, pratiques imposées, et prélèvements substantiels sur les gains. Derrière la façade d’un choix présenté comme libre, ces conditions reproduisent des mécanismes d’exploitation du corps d’autrui qui pourraient, selon les circonstances, être analysés à l’aune de l’article 4 de la Convention européenne des droits de l’homme, prohibant toute forme d’esclavage, de servitude et de travail forcé.

Plus que le débat tenant à la qualification de telles pratiques, le constat est sans appel : la plateformisation des prestations sexuelles ouvre la voie à la création de contenus par les mineurs.

 

Des plateformes facilitant l’exploitation sexuelle des mineurs

L’exploitation sexuelle des mineurs ne s’inscrit pas dans une ère nouvelle  : ceux-ci constituent depuis longtemps une part importante des victimes de proxénétisme. En 2024, sur 1 579 victimes enregistrées de proxénétisme ou de recours délictuel à la prostitution, 42 % étaient mineures. Avec l’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC), ce chiffre augmente. Les plateformes offrent en effet un terrain idéal aux prédateurs sexuels, qui disposent de multiples stratagèmes pour recruter leurs victimes et les amener à vendre les images de leur corps en ligne. Le rapport du GRETA (2022) décrit notamment la méthode du loverboy, consistant à séduire la victime afin d’obtenir des contenus sexuels, puis à la contraindre à en produire d’autres sous la menace de révéler son identité, de nuire à sa réputation ou de s’en prendre à elle ou à ses proches. Le recrutement, au moyen de méthodes coercitives, comme la sextorsion, n’est toutefois qu’un des rouages de l’exploitation sexuelle des mineurs en ligne. Les contenus ainsi produits peuvent ensuite être facilement diffusés sur des plateformes comme OnlyFans, qui disposent de moyens de vérification de l’âge des créateurs de contenus limités, voire inexistants.

Ainsi, force est de constater que les nouvelles formes de marchandisation du corps, lorsqu’elles sont portées par des plateformes reconnues, peuvent devenir de puissants vecteurs d’exploitation sexuelle. À y regarder de plus près, le kaléidoscope de l’industrie du sexe révèle une vérité qu’on ne peut ignorer : cette liberté proclamée, lorsqu’elle n’est que la réponse à la demande d’autrui, n’est qu’un écran de fumée dissimulant les rapports de force et de domination qui la structurent. De ce phénomène une question subsiste : que faut-il être prêt à sacrifier au nom d’une liberté qui n’en a que le nom ? 

 

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SOURCES : 

Sci-Tech Today. (2025, 30 avril). OnlyFans statistics by revenues and facts (2025). Sci-Tech Today. https://www.sci-tech-today.com/stats/onlyfans-statistics-updated/ 

Observatoire national des violences faites aux femmes (ONVF). (2025, avril). Le système prostitutionnel (Lettre n° 24). Ministère chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes / 

MIPROF. https://arretonslesviolences.gouv.fr/sites/default/files/2025-04/Lettre%2024%20de%20l%27Observatoire%20national%20des%20violences%20faites%20aux%20femmes_syst%C3%A8me%20prostitutionnel_VF.pdf 

Fondation Scelles & Observatoire international de l’exploitation sexuelle (OBIES). (2023, avril). Prostitution à l’ère du numérique : vers une redéfinition de la prostitution ? Fondation Scelles. https://crides.fondationscelles.org/pluginfile.php/250/mod_resource/content/5/Prostitution_a_l_ere_du_numerique_Cahier_de_la_Fondation_OBIES_FONDATION_SCELLES_avril2023.pdf 

Conseil de l’Europe, GRETA (Groupe d’experts sur la lutte contre la traite des êtres humains). (2022, avril). La traite des êtres humains en ligne et facilitée par les technologies : Résumé et recommandations. Conseil de l’Europe. https://rm.coe.int/la-traite-des-etres-humains-en-ligne-et-facilitee-par-les-technologies/1680a73e46 

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