La cyberbalkanisation ou la crainte d’une guerre froide technologique

Face au retranchement de la Chine concernant ses technologies et son « Intranet », ainsi que le blocage d’applications et technologies chinoises par l’ancien président des Etats-Unis, force est de constater que ces deux pays se livrent une guerre politique et économique sans merci ayant à cœur leur souveraineté numérique respective. Ce phénomène de division gouvernementale, entraînant une fragmentation du monde numérique tel que nous le concevons, est appelé « splinternet » ou encore « cyberbalkanisation ».

D’un cyberespace unifié à un world wide web divisé

Le cyberespace est originellement considéré comme un espace d’échanges à caractère supranational. Il est pourtant né sous supervision américaine. 

C’est ironiquement durant la Guerre froide que naquit l’ARPANET, l’Internet des pionniers. Basé sur le protocole TCP/IP, il fut le produit de recherches de l’armée et d’universités américaines, ainsi que d’individus passionnés. Il conduisit par la suite à la création d’Internet (« International network ») qui devint en 1983 le réseau informatique mondial. Durant le laps de temps qui mena à sa création, le leadership américain en matière de nouvelles technologies se fit clairement ressentir.

Outre l’ARPANET, la création de l’ICANN (organisme d’attribution de noms de domaines) et du serveur DNS (concernant les noms d’adresses IP) sont d’origine américaine. De même, en 2018 sur 4500 Data centers dans lesquels transitent toutes sortes de données à travers le monde, 1910 d’entre eux sont placés sur le territoire américain. De son côté, la France n’en possède que 156. Tout cela, additionné à l’existence des géants du web, les GAFAM, démontre que les Etats-Unis ont toujours voulu conserver cette domination technologique, dans l’expectative de conflits futurs éventuels mais également dans un clair soucis de domination économique. 

Il fallut attendre que le physicien Vennevar Bush, membre du MIT, écrive en 1945 un papier fondateur incitant les scientifiques et informaticiens à ouvrir ce réseau de connaissances qu’est l’Arpanet au grand public, ce qui se produira grâce à la naissance du world wide web. John Perry Barlow écrira ensuite sa célèbre Déclaration d’indépendance du cyberespace en 1996 s’opposant à toute réglementation étatique, notamment américaine, du cyberespace et arguant qu’il doit être ouvert à tous.

Au XIXème siècle, les peuples de la péninsule des Balkans se séparent en plusieurs Etats nationaux. Ce que l’on appellera la première « balkanisation » illustre aujourd’hui le processus de fragmentation d’une nation ou d’une société. Ce même phénomène s’observe justement dès les années 1980 au sein de la société de l’immatériel. Internet n’est plus seulement un lieu de partage, il s’impose comme centre névralgique des divisions profondes qui animent nos sociétés. Ces divisions en groupes fermés et hostiles sont de plus en plus le fait des Etats eux-mêmes. 

La signification de la cyberbalkanisation (ou du splinternet)

La Gouvernance de l’Internet est définie comme « l’élaboration et l’application conjointes, par les États, le secteur privé, la société civile et les organisations internationales, dans le cadre de leurs rôles respectifs, de principes, normes, règles, procédures de prise de décision et programmes propres à façonner l’évolution et l’usage de l’Internet ».

Clyde Wayne Crews est le premier à utiliser le terme splinternet pour parler de la création de « réseaux parallèles » de gouvernance de l’Internet, encadrés par d’autres régulations et procédures de prises de décision. C’est une définition encore très floue, à laquelle il ne faut surtout pas assimiler les web parallèles, tel que le Darknet. 

Le terme splinternet est tout simplement composé des anglicismes « split » et « Internet », signifiant une « scission d’Internet », tandis que cyberbalkanisation provient des mots « cyber » et « balkanisation » renvoyant à la « fracture du cyberespace ».

Ces deux termes représentent aujourd’hui la fracturation d’Internet, tout comme la péninsule balkanique l’a été par le passé, c’est-à-dire le fait que le réseau mondial se fragmente en réseaux nationaux qui ne peuvent coexister les uns avec les autres

Des affaires retentissantes faisant craindre l’hégémonie américaine sur le monde numérique

Nous l’avons compris, la gouvernance d’un Internet idéologiquement unifié est un concept longtemps rejeté par les Etats-Unis qui désirent maintenir une mainmise sur la technologie.

Ces dernières années, une série de scandales ont pourtant cimenté la défiance que le monde pouvait avoir envers cette hégémonie américaine. A commencer par l’affaire Snowden qui a révélé la collaboration des GAFAM avec les services secrets américains et qui a souligné l’importance pour les Etats d’avoir un contrôle sur les données personnelles de leurs citoyens. Le scandale Cambridge Analytica a par la suite révélé que les données d’utilisateurs de Facebook pouvaient être utilisées à des fins de manipulation d’opinions politiques.

Plus récemment, les Etats-Unis s’en sont pris à leur principal concurrent : la Chine. Ainsi, Huawei a été accusé d’espionnage par Donald Trump et fait l’objet de nombreuses restrictions sur le sol américain : l’entreprise ne peut plus collaborer avec Google, a pour interdiction d’acheter des puces fabriquées avec des composants ou technologies américaines, etc. Par la suite, Tik Tok, une application d’origine chinoise (la version internationale de Douyin) engrangeant des milliards de dollars et concurrençant les plateformes de divertissement américaines, a été mise en cause par l’ancien président des Etats-Unis. Ce dernier avait annoncé son intention de bannir l’application sur le territoire américain si elle ne cédait pas ses actifs internationaux à une société américaine. Une menace désormais écartée du fait de son départ de la Maison-Blanche.

Une (re)prise de contrôle par les Etats de leur souveraineté numérique

Les Etats veulent désormais reprendre le contrôle de leur gouvernance numérique respective ; bien qu’on ne puisse réellement parler d’une véritable « reprise » en main puis que le cyberespace a longtemps fonctionné sans intermédiaires.

La notion de « splinternet » fut d’ailleurs reprise par l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, comme étant « une bifurcation entre un internet dirigé par les Chinois et un internet non chinois dirigé par l’Amérique ». La cyberbalkanisation est donc l’apparition de frontières de gouvernance d’Internet.

Aujourd’hui, on décompte de nombreux pays pratiquant d’ores et déjà la censure d’une partie d’Internet, à commencer par la Chine, la Russie ou encore l’Iran. Ainsi, depuis la Chine il est impossible d’accéder à certains sites étrangers tels que Google, Facebook, TF1, le New York Times ou encore la BBC, à moins de passer par un VPN. Un nouveau protocole « IPv9 » fut même théorisé par un certain Xie Jian-Ping dans le but de recentrer Internet sur le sol chinois, ce qui se révéla être un échec. La Chine n’est cependant pas en reste puisqu’elle concurrence aujourd’hui les GAFAM avec ses propres géants du web, les BATX. Elle est également largement en avance sur ses concurrents quant à son utilisation de l’intelligence artificielle.

En ce qui concerne la France et l’Europe, Bruno Lemaire a récemment exprimé son souhait d’une « souveraineté numérique européenne ». Cette avancée est entamée par l’apparition de nouvelles règlementations européennes, telles que le RGPD (Règlement général pour la protection des données), la Directive NIS (Network and Information System Security), le DMA (Digital Market Act) et le DSA (Digital Service Act), ou encore le projet de création d’un cloud européen du nom de Gaia-X.

Bien qu’il n’existe pas de Big Tech européenne à l’heure actuelle et que l’Europe ne puisse encore s’assurer une véritable souveraineté technologique qui lui permettrait de se mesurer aux Etats Unis et à la Chine, les règles d’harmonisation qu’elle met en place ces dernières années sont certainement un frein aux pratiques anticoncurrentielles de ces derniers. Pour le secrétaire général de Internet Society Lucien Castex, on observe une « évolution de la conception européenne du numérique » qui pourrait contrebalancer celles de la Chine et des Etats-Unis. La nécessité d’une protection des données et des libertés fondamentales des citoyens européens conduit désormais l’Europe à s’attaquer au modèle économique des BATX et GAFAM

La cyberbalkanisation, un enjeu mondial

Que ce soit pour des raisons de domination technique, économique, commerciale ou encore politique, les dissensions entre Pékin et Washington font craindre plus que jamais une guerre froide technologique qui se ferait ressentir encore plus fortement dans les années à venir.

Le nouveau président des Etats-Unis Joe Biden souhaite lui aussi empêcher l’Empire du milieu de dominer le secteur technologique mondial, plus particulièrement dans les domaines de l’IA, de l’informatique quantique, de la 5G ou encore des biotechnologies. La stratégie de l’administration Biden serait de former des alliances avec d’autres Etats afin que la Chine ne puisse se procurer des composants industriels essentiels au développement de ces secteurs clés. Ceci, couplé aux nouvelles ambitions européennes, risque de créer un « Internet à la carte, modelé selon des visions politiques et découpé en zones géographiques et législatives » (Clémence Maquet, Siècle Digital).

Si ce phénomène en inquiète certains, il y en a d’autres que cela fait bondir. Les entreprises de la Silicon Valley craignent cette fracture technologique du fait de leurs relations commerciales avec la Chine. Les applications WeChat et Tik Tok par exemple, sont toujours disponibles sur Apple Pay. Or, pour le journaliste Stefan Beutelsbacher, s’il s’avérait dans un futur proche que les Chinois devaient choisir entre posséder un iPhone et disposer de WeChat qui leur sert en permanence dans leur vie quotidienne, ils choisiraient cette dernière avec évidence. Il est toutefois encore impossible de s’imaginer une complète fragmentation commerciale entre les deux pays pour des raisons économiques.

Marussia Samot

M2 Cyberjustice – Promotion 2020/2021

Sources :

L’hégémonie américaine sur internet menacée par un splinternet ? (siecledigital.fr)

Internet : de la Pangée à la balkanisation – Ép. 4/4 – La gouvernance mondiale dans la tourmente (franceculture.fr)

Microsoft Word – ISOC-PolicyBrief-InternetGovernance-20151030-fr.docx (internetsociety.org)

Cyberespace et dynamique des frontières | Cairn.info (Olivier Kempf, Inflexions. Civils et militaires : pouvoir dire, n°30, Territoire)

The ‘splinternet’: An internet split between China and USA (cnbc.com)

Vers la fin du World Wide Web ? (lefigaro.fr) : disponible sur « Europresse »

Arpanet, l’ancêtre d’internet, a 50 ans (franceculture.fr)

As We May Think – Vannevar Bush – La Revue des Ressources

Comment l’Union Européenne souhaite-t-elle réguler l’espace numérique ? (siecledigital.fr)

Guerre commerciale : comment Biden veut freiner la croissance chinoise (siecledigital.fr)Welcome to the Splinternet | HuffPost : illustration

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