SPOTIFY : un nouveau brevet pour une hyper-collecte des données personnelles de ses utilisateurs ?

Le leader mondial du streaming musical, Spotify, créé en 2006, surprend et attise la curiosité avec sa dernière annonce en date du 12 janvier dernier ! La société suédoise a déposé un brevet pour une technologie des plus surprenantes ! Quand vos émotions contrôlent votre playlist !

Sur quoi porte ce brevet ? 

L’annonce est digne de la série d’anthologie de Charlie Brooker quant à l’impact de la surconsommation du numérique par les citoyens, autrement appelée « Black mirror ». 

En effet, Spotify a annoncé courant janvier avoir obtenu le brevet que le leader a déposé en 2018. Ce dernier a pour objectif d’affiner la playlist musicale de l’utilisateur et ainsi de lui proposer des titres adaptés à ses émotions. Pour que cette fonctionnalité soit effective, il faut que l’application (et donc l’intelligence artificielle contenue dans son logiciel) puisse écouter en temps réel son utilisateur. 

Avec ce brevet, Spotify entend vouloir réduire les questionnaires imposés à chaque utilisateur qui souhaite personnaliser sa playlist. Il est vrai que dans les applications concurrentes, telles que Deezer ou encore Napster, il faut répondre à un certain nombre de questions pour personnaliser son profil et ses goûts musicaux. Avec l’écoute, Spotify veut recueillir ces données de façon fluide et non contraignante pour l’utilisateur. Lesdites données récoltées passent par une analyse de la voix et du bruit de fond, et est capable d’analyser s’il y a plusieurs personnes dans la pièce. Cette analyse permettra de personnaliser la musique en fonction de l’émotion de la personne (joie, colère, tristesse, stress etc.) grâce au débit de parole et à l’intonation. 

En parallèle, la captation de la voix permet d’obtenir des informations sur l’âge, le sexe, l’état émotionnel et la langue de l’abonné. 

Comment Spotify justifie cette nouvelle façon de collecter des données personnelles ? 

L’entreprise argue qu’il est « commun pour une telle application d’inclure des fonctionnalités de personnalisation d’expérience utilisateur ». Or, cette personnalisation est « pénible » car il faut répondre à un questionnaire sur ses groupes préférés, son âge, son sexe etc. Il était donc important d’innover pour maintenir sa place de leader dans le domaine et proposer la meilleure expérience utilisateur possible. 

De plus, les utilisateurs n’auront pas à redonner les préférences préalablement renseignées à la mise à jour et à l’effectivité de ce système, puisque l’application prendra directement en charge ces données pour les coupler aux nouvelles données récoltées grâce à l’écoute. 

L’objectif recherché étant d’accroître la personnalisation de l’application pour être au plus proche des ressentis et des émotions de l’utilisateur, comme si cette application était la continuité de ce dernier. 

Mais le brevet ne se contenterait pas de permettre la collecte de ces informations basiques, il permettrait aussi d’obtenir d’autres métadonnées au-delà de ce qui est nécessaire pour une immersion musicale complète au regard de nos émotions respectives. Et cette hyper-collecte de données personnelles pourrait être contraire aux réglementations en vigueur telles que le RGPD, même si les dirigeants affirment le maintien d’une application « éthique et transparente sur la vie privée des utilisateurs ». 

Que dit la CNIL quant à la collecte de sons ? 

La voix est une empreinte unique et fait partie des données personnelles de l’individu, au même titre que les données biométriques. C’est d’ailleurs ce qui ressort du Livre blanc sur les assistants vocaux du 07 septembre 2020. En matière de collecte de données, il convient de respecter « les principes cardinaux » de la protection. Il faut à minima informer l’utilisateur de la plateforme de streaming que sa voix est enregistrée et analysée. 

Selon la CNIL, le traitement des données doit répondre à un fondement juridique (ici le consentement de chaque utilisateur). Seules les informations adéquates, pertinentes et strictement nécessaires au regard des objectifs préalablement fixés peuvent être utilisées. La conservation des données doit être limitée. La société suédoise doit mettre en place des systèmes de sécurité pour garantir l’intégrité, la disponibilité, la confidentialité et la non-répudiation des informations. Elle doit également transmettre des informations relatives à la collecte de façon transparente, ce qui signifie que les informations doivent être facilement compréhensibles et accessibles. L’entreprise doit également respecter le droit des personnes (droit à l’information, droit d’accès, droit de rectification, droit d’opposition, droit à l’effacement, droit à la portabilité, droit à l’intervention humaine, droit à la limitation du traitement). 

En somme, il faut que Spotify informe les utilisateurs et garantisse leurs droits afin d’exploiter en toute sécurité ce brevet. 

Est-ce pour autant une révolution ? 

Sur le principe, ce n’est pas une grande innovation puisque vos assistants vocaux préférés, comme Siri pour Apple ou encore Alexa pour Amazon, qui ne sont que des IA performantes, utilisent déjà ce type de technologie. En effet, ils utilisent l’écoute en continue, donc l’écoute passive si vous ne désactivez pas les fonctionnalités telles que « détecter dis Siri » pour Apple. Cela signifie que les appareils écoutent vos conversations en permanence et ne se déclenchent qu’une fois que vous prononcez leur nom. Il est donc fortement conseillé de configurer soi-même ses applications et ne pas conserver les paramètres par défaut pour une protection et une gestion optimale de ses données. 

Mais en pratique, pouvoir analyser les émotions à travers le bruit de fond et les intonations de la voix de l’utilisateur est une prouesse permettant d’optimiser l’expérience utilisateur et révolutionne la façon dont nous écoutons de la musique. En effet, cette dernière influe sur nos sentiments, et ils influent sur notre playlist musicale. Ainsi, la boucle est bouclée. Ce qui a pour ambition de créer une expérience utilisateur unique et immersive, tant sur le plan musical que sur le plan émotionnel. 

Reste à voir si ce brevet sera bien exploité par Spotify, mais nul doute sur ses intentions de maintenir sa place de leader mondial sur le marché du streaming musical. 

Didier SERFASSE

M2 Cyberjustice – Promotion 2020/2021

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